Oh non elle n’a rien d’aimable cette zone, puisqu’il s’agit tout simplement de la zone d’exclusion autour de Tchernobyl, où depuis 30 ans l’accès est strictement interdit. Enfin c’est ce qu’on croit généralement; puisqu’en lisant le livre de Kamysh, on apprend qu’en fait, de nombreux clandestins y pénètrent, qui s’appellent eux-mêmes les « stalkers », des policiers y patrouillent, des ferrailleurs rodent, des « touristes » la visitent, illégalement bien sûr. Et c’est côté vierge et interdit que la rend d’autant plus fascinante.

Mais ce livre est à l’image même de la Zone, rêche, touffu, d’accès difficile, hostile; et ne révèle ses beautés et ses charmes qu’à ceux qui auront persévéré et marché à pied 30 ou 40 km. Car on est un peu cueilli à froid par un manque de structure de « la Zone », par une style pas toujours élégant voire un peu lourd, par une certaine confusion des motivations du personnage, par l’hésitation entre plusieurs genres : est-ce un récit de voyage ? un poème en prose ? un documentaire ? un essai politique ? un article étendu ? un guide touristique sur la ville fantôme de Pripyat ?

Un peu de tout ça bien sûr, et il faut avoir atteint une bonne moitié du livre pour se laisser prendre par la force incantatoire, par des expériences ou des remarques inattendues. Et c’est dans un très beau chapitre, « Polesian Zen » (saviez-vous que Tchernobyl était situé dans la région ukrainienne de Polésie ?) que l’auteur nous embarque et qu’on apprécie avec lui l’église de Krasno et son grand hibou Armavir. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce paragraphe à son sujet :
« Il éparpille des offrandes aux défunts, réduit en miette des roubles biélorusses et des hrvinas ukrainiennes de ses pattes griffues, mordille des osties et des gâteaux aux cerises, chasse des souris, et dans le silence torride des journées d’été, prête son ouïe au bourdonnement des abeilles sous la coupole de l’église. Ces bruissements, plus apaisants que la meilleure musique, se répercutent en écho dans ce lieu sacré »
Alors oui, il s’en passe de drôles dans la Zone, et Markiyan Kamysh le sait plus que tous, lui qui y a déjà pénétré une bonne cinquantaine de fois; mais il se révèle un guide revêche, précieux, attachant. Ça vaut le coup de s’accrocher.

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