Le cœur de l’Angleterre, quand le roman transcende le Brexit

—

par

dans

Depuis plus de 20 ans, Jonathan Coe est l’écrivain quasi officiel qui chronique l’Angleterre d’aujourd’hui (on se demande un peu ce que fond les autres et pourquoi lui y réussit si bien). Son dyptique remarqué du début des années 2000, Bienvenue au club / Le cercle fermé, chroniquait avec brio l’Angleterre des années 70 puis celle des années Blair, par le biais d’un groupe de personnage centré autour de la famille Trotter. Enfin, quand on dit avec brio, c’est un euphémisme, c’était plutôt un carton mondial qui a fait de lui une star internationale des lettres.

Autant dire qu’avec le feuilleton du Brexit, l’occasion était trop belle; la tentation a été trop grande pour lui de reprendre la plume et de faire revivre ses personnages pour s’interroger sur ce qui avait bien pu arriver à l’Angleterre des années 10. Il a bien fait ! Certes, on s’inquiète un peu dans les premières pages d’effets un peu appuyés, de remarques convenues et soulignées de certains personnages sur les sujets du nationalisme, de l’identité anglaise ou de la présence d’étrangers dans le pays. On a peur du roman à thèse; de personnages plus créés pour incarner un concept, une idée, une attitude, que pour leur pertinence quant à la trame ou leur richesse.

Et puis on se laisse prendre par l’art du roman de Coe, toujours intact; et l’on se rappelle pourquoi ses livres sont si aimables, si convaincants, si émouvants. Quelques séquences de bravoure emportent rapidement le morceau. Le chapitre sur la cérémonie d’ouverture des JO de Londres par exemple, ou celui sur les rencontres au restaurant de la jardinerie Woodland, ou encore sur la croisière sur la Baltique font preuve d’une finesse psychologique, d’un sens de l’observation, d’un art littéraire consommé. Et toujours cet humour anglais toujours teinté de sentiments. On se passionne pour la romance entre Sophie, l’universitaire intello et Ian le moniteur d’auto-école. On suit les rendez-vous quasi clandestins et presque farfelus entre Doug, l’éditorialiste travailliste, et Nigel, le dircom adjoint de David Cameron. On suit avec tendresse l’aventure littéraire de Benjamin, et sa rencontre parfois cocasse avec un certain succès. Et, tout autour d’eux, une galerie de personnages secondaires savoureux, de péripéties banales et touchantes, de petites victoires et de défaites rageantes; d’émotions amoureuses et de déceptions cuisantes; bref, la vie quoi.

Et, au milieu de tout ça, parce qu’il faut bien un contexte, un pays qui doute de lui même, s’interroge et se déchire, se demande qui il est; dont les dirigeants semblent peiner à comprendre les aspirations, et dont les habitants ne sont pas vraiment sûrs de ce qui se passe et de ce qu’il convient de faire. ça paraît effroyablement proche de nous; et pourtant c’est bien de l’Angleterre pré et post Brexit dont on parle. Jonathan Coe réussit se prodige de nous faire sentir que, quelque part, nous sommes tous des Anglais du temps du Brexit.

On apprécie aussi, dans la construction, que toute la 3ème partie se déroule après le Brexit, qui n’est donc pas le point de convergence de toute l’intrigue, mais plutôt un catalyseur, alors que les personnages gardent leur mouvement propre. On pourrait presque dire qu’ils sont tous, à leur manière et quoi qu’ils en pensent, plus forts que le Brexit. Et puis, de temps en temps, comme dans ce chapitre magique où un frère et une sœur répandent des cendres au milieu des collines de leur enfance, ou dans le monologue intérieur d’un clown pour enfants qui rate sa carrière, l’émotion nous étreint, un point d’équilibre subtil et délicat entre intrigue, émotion et style et atteint; et on se dit que l’art de Coe est parfois suprêmement convaincant. Du très beau travail.


Commentaires

Une réponse à « Le cœur de l’Angleterre, quand le roman transcende le Brexit »

  1. […] parlent du dernier opus : Le spicilège, La jument verte, Le colophon, Les trucs du Moko, Claja lit, Azimut, Aleslire, Ma passion les […]

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Le spicilège

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture