Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? Lucie Rico – brillant exercice, promesses inachevées

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Tamponné par Le Monde des livres, célébré au micro du Masque et la Plume, arborant la couverture blanche et le logo P.O.L qui valent brevet de respectabilité : Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? est l’une des sensations désignées de cette rentrée littéraire. On comprend d’ailleurs assez vite ce qui a pu séduire la critique dans les premières pages. Lucie Rico sait indéniablement écrire : le tempo est vif, les formules fusent avec une belle spontanéité, sans jamais virer au catalogue artificiel de punchlines.

Pourtant, le livre n’est jamais aussi bon que lorsqu’il oublie son cahier des charges expérimental pour s’ancrer dans le réel. Le détour par Perpignan, par exemple, apporte une bouffée de vérité et d’authenticité bienvenue — on sent immédiatement que l’autrice connaît intimement les lieux. De même, la méchanceté feutrée de la grand-mère et de la tante sonne particulièrement juste : le trait est vif, débarrassé de toute morale édifiante ou de psychologie de comptoir. C’est dans cette férocité sèche que le roman trouve sa véritable chair.

Par G.Garitan — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=130812942

Le problème, c’est que Lucie Rico ne s’en tient pas là. Elle a voulu faire un roman à dispositif, et c’est précisément là que l’édifice commence à grincer.

La mécanique formelle s’impose très tôt, d’abord comme un jeu mignon : la disparition progressive des touches sur le clavier de l’ordinateur. L’exercice est amusant, mais l’autrice tire un peu trop sur la corde sans que le procédé ne finisse par mener bien loin. Même écueil avec les fioritures graphiques — à commencer par cette pleine page de « et » qui relève du gadget typographique sans rien apporter au récit.

Mais le véritable piège se referme avec le fil conducteur : cette phrase inachevée, ce film décortiqué à l’infini, cette quête obstinée pour en trouver la suite. Ce qui s’annonçait comme une idée piquante finit par coloniser les trois quarts du livre. La déclinaison devient irréaliste, répétitive et, au fond, assez fastidieuse. Reconstituer à l’identique l’appartement du grand-père ? S’infliger le visionnage de la même scène des dizaines de fois en boucle ? Mon amour pour Scarlett O’Hara ne va pas jusque-là.

À force de trop vouloir « faire le malin » avec son concept, le récit passe à côté de ce qui aurait pu faire sa grandeur. On le regrette d’autant plus pour les personnages secondaires, comme Malic, l’avocat des reconstitutions, ou Théo, l’assureur perpignanais. Tous deux avaient un formidable potentiel d’incarnation, mais ils ne font que traverser le décor, sacrifiés sur l’autel de la mécanique narrative.

On saisit aisément l’engouement des gazettes : un dispositif insolite et ludique suffit aujourd’hui à donner des frissons à une rentrée souvent morose. Mais en subordonnant tout à son armature formelle, Lucie Rico tourne autour de son sujet — pourtant grave — au lieu de l’empoigner. C’est un exercice d’agilité souvent plaisant, mais qui confond un peu trop la trouvaille d’atelier avec le grand roman.

Tour d’horizon de la réception du livre :

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