Fight Club 2 : un objet insaissable

Je dois le dire d’emblée : j’apprécie beaucoup l’oeuvre de Chuck Pahlaniuk, l’auteur du mythique Fight Club, j’ai dû déjà lire 5 ou 6 de ses livres, et ai même été convaincu par certaines de ses propositions les plus tordues, comme son « Pygmy » au langage concassé…

C’est peu dire que l’annonce d’une suite à son roman « Fight Club », 20 ans après, a retenu mon attention; et surtout que cette suite serait une bande dessinée et non pas un livre. Osé, rare, casse-gueule : à lire en urgence donc.

Le pitch est typiquement Pahlaniuk : Sebastian s’est rangé des voitures, mène une vie tranquille avec femme et enfant. Problème : son « double » maléfique Tyler Durden se réveille, sa femme en est folle, et son fils disparaît. Bien sûr, il y a un lien…

Sans déflorer l’histoire, grotesque, barrée, dérangeante et déroutante à souhait comme il se doit avec Pahlaniuk, on retrouve une nouvelle fois sa patte de manière indéniable. Les cercles de parole, les enfants malade, les différents niveaux de récit, les interventions de Pahlaniuk lui-même comme personnage dans le cours du récit; bref tout cela est fait de manière virtuose.

L’utilisation du medium comics est elle aussi réussie, maligne, souvent judicieuse, tirant profit des possibilités d’invention graphique. Parfois un peu gadget aussi, comme ces pages parsemées de cachets et de médicaments divers. Mais il faut reconnaître que les changements de personnalité de Sebastian, s’ils auraient été un peu lourds à suivre dans un livre, sont parfaitement lisibles dans une BD, qui s’amuse même à abuser du procédé…

Ce qui fait que l’objet est insaisissable, c’est d’une part que le trait du dessinateur Cameron Stewart semble en comparaison bien sage face à cette écriture et à ce scénario transgressifs et subversifs. C’est propre, très propre, trop propre. Ça manque de dynamisme, ça peine à incarner des personnages aussi charismatiques, des situations aussi scabreuses, des moments uniques qui se veulent déterminants pour les personnages. On ne le sent pas vraiment. Beaucoup moins que dans l’écriture de Pahlaniuk.

En comparaison, les magnifiques couvertures de David Mack font entrevoir ce qu’un autre univers visuel aurait pu donner au même scénario, et on se dit qu’on est sans doute passé à côté de quelque chose.

D’autre part, le récit lui-même, s’il est agréable à suivre, manque de clarté, de lisibilité, ne soigne pas assez les enchaînements et les transitions; bref que la transposition roman vers BD n’opère que difficilement, et on se surprend à ne vouloir que l’une au l’autre… A titre d’exemple, quasi systématiquement j’ai lu au début de chaque chapitre le résumé des précédents pour savoir ce qui s’était vraiment passé car je n’étais pas sûr d’avoir bien compris, et ai souvent appris des choses qui ne m’étaient pas parues évidente. C’est assez gênant quant à la l’efficacité et la simplicité de la narration…

Il faut donc bien avouer que malgré les attentes (ou peut-être en partie à cause d’elles…), ce Fight Club 2 n’est qu’une demi réussite. On appréciera néanmoins la sortie très rapide en VF, antérieure d’ailleurs à la sortie du TPB en VO anglaise, jolie performance (au détriment cependant d’un appareil critique ou de mise en contexte totalement absent) !


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