Un journaliste – courageusement anonyme- d’Ouest-France hier s’est fait plaisir hier en descendant proprement le rappeur Jul dans un court article, intitulé « On sort! » – et s’est payé un joli succès viral sur Twitter et ailleurs (19 000 RT pour ce tweet quand même…)
Ouest-France vient de tuer Jul pic.twitter.com/KN2oYvnZ1B
— Maxime Huguet (@stormaxou) 22 décembre 2016
On y lit notamment que le dernier album du rappeur marseillais, « L’ovni », est « une catastrophe industrielle majeure », rempli « d’instrus putassiers », et que Jul a « un talent d’écriture digne d’un enfant de CE2 en route pour un 3ème redoublement », et s’étonne que le disque soit disque de platine et que le Zénith de Nantes soit complet pour ce concert. Coup de pied de l’âne – ou in cauda venenum, la photo du rappeur est sous titrée « Jul, le Zlatan du rap français, le talent en moins ». Ouch !
On est surpris de tant de causticité, et si on peut apprécier la plume acérée et le côté pamphlétaire – pourtant assez facile – de l’article, on se demande néanmoins ce qu’un tel article fait dans Ouest France, d’habitude bien plus placide; et on se demande aussi ce qui a pu justifier un tel déferlement de critique sur le pauvre Jul. On aimerait d’ailleurs voir Ouest France aussi remonté, quand ils passent à Nantes, contre les insupportables roucoulades de Kendji, ou contre l’inanité de M. Pokora et son sinistre album de reprises de Claude François, mais il faut croire qu’il s’agit là de production de grande qualité. On se dira que les cultures urbaines sont encore loin d’avoir convaincu tout le monde, et qu’un certain bon goût a plus de mal à tolérer les artistes appréciés dans les quartiers que les gagnants de The Voice…

Oh certes, on ne prétendra pas non plus que Jul est l’artiste du siècle, et il y a peu de chances que les paroles de « Wesh alors » soient l’objet d’études en cours dans 15 ou 20 ans, quand les kids d’aujourd’hui seront devenus prof de français.
Pourtant, j’aurais la faiblesse de croire qu’on n’est pas impunément n°1, et que JUL propose quelque chose que les autres rappeurs français peinent à atteindre; et ce quelque chose pourrait être une vraie simplicité, une épure, une accessibilité, un côté « vie réelle » qui le met à part des autres.
Les instrus, jugés « putassiers », sont plutôt d’une grande simplicité, finalement très sobres, peu variés, facilement imitables; mais toujours dynamiques, positifs et faciles à intégrer.

Les textes tournent principalement autour de Jul, sa vie, ses copains, ses sorties. On admettra qu’il n’y a pas vraiment d’envergure, tout cela est sans prétention, « no prise de tête » en gros. Il y a pourtant quelques rimes drôles ou originales (YMCA / canon scié, fallait oser !), des morceaux assez ambigus comme ce « Elle et l’autre » dont on ne comprend pas trop de laquelle Jul est sous le charme. Et si l’ensemble n’est pas vraimentremarquable, je pourrai néanmoins y voir des vertus pédagogiques, sur le thème « toi aussi tu peux écrire aussi bien que Jul, pas difficile de faire au moins aussi bien ».
Ce qui est vraiment personnel, c’est la faconde, l’abattage, le charisme du rappeur; sa manière inimitable de caser des petites mélodies, des hooks, des répétitions et des jeux de mots un peu partout. Et ce côté hypnotique d’un auto-tune utilisé sans aucune vergogne, à vrai dire comme une bonne moitié de la production rap du moment, mais ici tellement artificiel qu’il en devient presque une affirmation artistique.
On ne passera pas sous silence le côté visuel des productions de JUL, là aussi d’un kitsch désarmant et inimitable. Le clip de « L’ovni » atteint même des sommets avec ce plan où Jul, sur son scooter en compagnie d’extra-terrestres à la coupe de cheveux « jul-ienne », s’élance dans les airs au dessus de Marseille et échappe ainsi à un barrage de policiers, qui bien sûr le saluent en faisant le signe de JUL…(belle invention d’ailleurs, que ce signe de Jul, pour un artiste qui n’est censé avoir aucun talent…)

Je sais, j’ai l’air de faire moi-même de l’ironie sur le sujet, mais c’est plutôt avec une réelle tendresse que j’en parle. Oui, tout cela est bancal, mal foutu, un peu naze, pas vraiment fini, et je crois sincèrement que c’est ce côté foutoir bordélique et prolifique qui plaît tant aux ados de 2016; et si cela peut leur donner envie de mettre le pied à l’étrier, d’acheter un synthé ou de programmer leur premier instru, d’écrire un texte où ils parlent d’une sortie entre potes au Mc Do, bref s’il peut décomplexer son public et leur donner envie de faire la même chose que lui, eh bien Jul aura servi à quelque chose…
(une version légèrement remaniée de cet article a aussi été publiée sur le site medium.com)
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