A voix haute, Polina Panassenko : un troublant retour à Moscou

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Distinguée en 2022 par le Femina des lycéens pour son premier roman Tenir sa langue, puis récompensée en cette rentrée par le Prix littéraire Le Monde, Polina Panassenko poursuit son exploration des allers-retours entre la France et son pays d’origine. Alors que son précédent livre abordait la question de l’intégration par le biais de l’état civil — les démarches administratives pour faire reconnaître son prénom de naissance face à son prénom d’usage —, À voix haute (Éditions de l’Olivier) prend le parti du chemin inverse, celui d’un retour vers la Russie.

L’intrigue s’amorce au tout début des années 2010. Après avoir grandi en France, une jeune fille d’une vingtaine d’années choisit de s’installer à Moscou afin d’intégrer l’École du Théâtre d’art (le MHAT). Pour la narratrice, c’est l’expérience d’une première autonomie, vécue dans un pays dont elle doit réapprendre les codes au-delà du cercle familial.

Le microcosme du théâtre et la vie quotidienne

Ce premier pan du récit constitue l’une des réussites certaines du livre. Polina Panassenko sait dépeindre avec justesse l’École de théâtre, à travers une galerie de professeurs intransigeants, d’élèves investis et d’employés zélés. Le fonctionnement quelque peu baroque et souvent dysfonctionnel de cette institution apparaît très vite comme une illustration fidèle des rouages de la société moscovite contemporaine.

La description du quotidien est rendue avec une belle précision : la vie dans l’appartement familial, les relations de voisinage où la curiosité le dispute à la réserve, et les petits ajustements nécessaires pour s’adapter à cet environnement. L’écriture est fluide, attentive aux détails, dépourvue de facilités ou de formules toutes faites. Qu’il s’agisse de traduire l’agitation d’une salle de répétition ou l’atmosphère compassée des bureaux administratifs, l’autrice pose son cadre avec maîtrise.

De la scène théâtrale à l’enquête d’archives

Le récit théâtral montre cependant assez vite ses limites, et le choix d’élargir le propos me paraît judicieux. Pour donner davantage de matière et de relief à son texte, l’autrice embraye sur une recherche mémorielle : retrouver le parcours et la fin de son arrière-arrière-grand-père, disparu sous la répression stalinienne.

La transition garde certes, à mes yeux, une part d’artifice narratif — l’urgence de cette démarche chez une jeune femme de vingt ans paraît parfois construite après coup —, mais elle permet au livre de gagner en ampleur. Le dénouement, marqué par les démarches infructueuses pour faire poser une plaque commémorative du projet civique « Dernière adresse » (Posledny Adres), trouve une résonance directe avec l’actualité et l’interdiction récente de l’ONG Memorial. Sans transformer son livre en traité politique, Polina Panassenko montre comment le travail de mémoire face à l’amnésie d’État demeure une réalité concrète pour les générations actuelles.

Ce pan historique s’avère particulièrement instructif, tant les réalités géographiques et matérielles du système concentrationnaire soviétique restent peu détaillées dans la production littéraire française. La narratrice nous conduit jusqu’en Extrême-Orient, du côté de Magadan et de la Kolyma. Si ces contrées lointaines demeurent un décor d’arrière-plan plutôt que le sujet principal du livre, ce déplacement permet de mesurer l’immensité du pays et son éloignement du centre politique. L’autrice fait preuve de lucidité : sur place, le camp s’est effacé, transformé en terrain vague, absorbé par le temps et la nature.

Distance et lucidité

Le trajet en bus pour se rendre dans un petit musée du Goulag, modeste lieu associatif aménagé dans l’appartement d’un bénévole, constitue à cet égard un passage appréciable. La découverte de ces quelques objets préservés illustre avec sobriété la fragilité d’un souvenir qui tend à disparaître, plus de quatre-vingts ans après les faits.

Le ton employé a parfois été jugé trop léger au regard de la gravité historique du sujet. Je ne partage pas ce reproche, qui ne me semble pas mérité. Polina Panassenko ne cherche pas à reconstituer de manière pesante une horreur qu’elle n’a pas vécue. Elle conserve le point de vue d’une observatrice d’aujourd’hui, avec ses réactions spontanées, sa jeunesse, mais aussi une ténacité et une intransigeance qui forcent mon estime face aux réticences des services d’archives du FSB.

Un bilan mesuré dans la rentrée

Au sein d’une rentrée littéraire souvent encombrée de textes tapageurs, À voix haute se distingue par sa tenue, son équilibre et un agrément de lecture indiscutable. C’est un roman soigné, plaisant, qui mène honnêtement son enquête sans céder à la facilité du pathos.

Pour autant, il lui manque sans doute un parti pris esthétique plus tranché et une plus vaste ampleur romanesque pour prétendre figurer parmi les jalons majeurs de cette saison. On en garde le souvenir d’un moment de lecture attachant et instructif, mais qui s’arrête au seuil de la grande déflagration littéraire.

Polina Panassenko, À voix haute, Éditions de l’Olivier, août 2026, 272 p.

la chronique de France info sur le roman

et celle du Monde


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