Le Fondateur : Da Empoli et les nouveaux maîtres du monde

—

par

dans

Comment rebondir après un carton aussi monumental que le Mage du Kremlin, le genre de livre qui vous propulse au tout premier plan de la scène littéraire internationale ? (Grand prix du roman de l’Académie française en 2022, 400 000 ventes en France (!), traduit dans 30 langues – car oui da Empoli écrit bien en français…)

Giulano Da Empoli l’avait déjà en partie fait avec L’heure des prédateurs, sorte de méditation philosophico journalistico géopolitique qui prolongeait les thèmes du Mage; mais sa forme d’essai montrait une diversion avant de reprendre le chemin du roman.

C’est donc chose fait avec ce Fondateur, clairement inspiré de la figure de Peter Thiel et de Palantir, et j’ai pour ma part trouvé que l’essai était tout à fait transformé.

Déjà, j’aime le style de Da Empoli. Ces phrases longues, travaillées, imagées, qui recherchent l’angle inédit, la comparaison qui touche, le détail qui fait mouche. Plus la prose que les dialogues d’ailleurs, qui sont – peut-être à l’image des personnages – plus bruts et moins fleuris.

Le début du roman est d’ailleurs une délicate transition avec ses œuvres précédentes, et j’ai trouvé le thème de “l’après vie” qu’il y développe particulièrement pertinent. Toute ressemblance avec une expérience personnelle récente serait bien sûr totalement fortuite !

J’aime aussi l’ambition littéraire de l’auteur. Par l’arme du roman, se saisir d’un personnage, d’une entreprise, d’une époque, de l’évolution du monde, c’est quand même assez costaud, et dans l’ensemble très réussi. Et pourtant, Peter Thiel et Palantir ne sont pas des objets simples à saisir, à décrire, à faire ressentir, à simplement expliquer. Da Empoli s’en sort par l’image, par la métaphore littéraire, et pas par la description technique; on pourra trouver ça un peu court et sommaire, on pourra aussi trouver ça efficace et suffisant, voire séduisant. En tout cas, je trouve que ce livre donne tort à ceux qui estiment que Empoli n’est qu’un essayiste qui maquille grossièrement ses thèses sous des intrigues faibles, le caractère littéraire et romanesque du livre est pour moi tout à fait avéré.

Un roman, c’est aussi des personnages; et il réussit à croquer des personnages marquants : Alexander Zimmer bien sûr, mais aussi Gaïa, Frank, Yosef, et lui-même bien sûr. C’est cependant un point sur lequel le livre aurait pu être meilleur, car ces personnages manquent parfois d’incarnation, de profondeur, de crédibilité psychologique. Concernant Zimmer lui-même, la limite est parfois fine dans l’évocation d’un personnage à sang froid, dont la froideur utilitariste est parfaitement consciente et maîtrisée; et une caractérisation un peu relachée et simple du personnage. A ce titre, son idylle en fin de livre peine à convaincre et à paraître crédible.

Mais le plus réussi pour moi dans ce livre, c’est le décor, la scène de Marbella où l’auteur installe l’action. Je dois avouer que j’ai été surpris de ne pas voir le livre se dérouler en Californie ou à Miami, et que j’ai parfois trouvé au début l’évocation de Marbella un brin artificielle. Mais à bien y réfléchir, cette artificialité c’est la nature même de la ville, et le contraste entre la ville du tourisme de masse de la Costa del Sol, une entreprise de l’hyper technologie, le bling bling des tech kids et des nouveaux riches, avec un brin de bohème baba cool à la Magdalena, tout cela fonctionne en fait diablement bien !

iimage : agence immobilière Terra Meridiana

Le style Da Empoli, c’est aussi des digressions, des remarques sur l’air du temps, des échappées parfois insolites et incongrues, et on en trouve pas mal dans ce Fondateur; je n’aurais pas cru que j’irai faire une recherche sur les 4 mois que Cocteau passa à Marbella à l’orée de sa vie…

Enfin, le sel de la lecture d’Empoli, ce sont les punchlines, les métaphores osées, les sentences définitives; et ici elles sont légion; citons en quelques une rien que pour le plaisir :

  • “la chaîne d’hôtels propriétaire de l’établissement qui accueillait l’événement avait réalisé l’exploit de transformer l’île, son monastère et ses chapelles chargés de 10 siècles d’histoire en un environnement parfaitement aseptisé, qui n’aurait pas été hors sujet dans un parc à thème chinois”
  • “le glamour instantané et un peu vulgaire d’un trafiquant de diamats ou d’un armateur grec”
  • “l’insolence impunie des pensionnats suisses et des Porsche en cadeau à 17 ans et demi”
  • [quand on a grandit à Rome] “on est vacciné contre les illusions des hommes nouveaux qui passent de découverte en découverte avec l’enthousiasme d’un bichon maltais”
  • “la décoration de la villa reflétait l’engouement des nouveaux maîtres du monde, les codeurs et les footballeurs, pour le minimalisme architectural”

En résumé, dans ce Fondateur, Giulano Da Empoli fait merveille à la fois pour capter l’air du temps, illustrer ses thèses sur le techno féodalisme, et utiliser à fond la forme romanesque. Chaudement recommandé.


Commentaires

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Le spicilège

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture